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Donel Jack'sman : "Plus la société va mal, plus elle a besoin d'humour"

Actuellement à l'affiche avec son nouveau spectacle Ensemble, l'humoriste Donel Jack'sman nous a accordé une interview engagée.

Il y a presque un an jour pour jour, le talentueux humoriste Donel Jack'sman faisait la une de l'actualité, mais pour de mauvaises raisons, malheureusement. En effet, en plein milieu d'une représentation à Nice de son précédent spectacle On ne se connait pas, on ne se juge pas, l'artiste subit de violentes insultes à caractère raciste de la part d'un spectateur présent dans la salle. Cette scène désolante, filmée par un témoin, choqua la France entière et attira le soutien sans faille de toutes les strates de la société, jusqu'au Président de la République lui-même. Plutôt que de ressasser, Donel choisit de se servir de cette douloureuse épreuve pour construire son nouveau one-man show à découvrir actuellement à la Comédie de Paris, au titre riche de sens : Ensemble. Un processus cathartique sur lequel l'humoriste est revenu pour nous au cours d'un entretien à découvrir ci-dessous.

Fnac Spectacles : Dans la présentation de ton nouveau spectacle tu précises que c'était "vital" pour toi de remonter sur scène après ce qui t'est arrivé. Peux-tu nous en dire un peu plus ?

Donel Jack'sman : C'était nécessaire parce que cette affaire est arrivée à un moment particulier. C'est-à-dire que j'avais fini mon ancien spectacle On ne se connait pas, on ne se juge pas. Et ce titre qui était très long, personne ne le comprenait, on me disait "mais pourquoi ce titre-là ?", et bien là, il avait pris tout son sens. Je préfère que cette polémique soit arrivée là, car mes dates étaient déjà pleines, donc cela permettait de calmer tous les complotistes, ceux qui pensaient que ce n'était qu'un coup marketing pour vendre des places. Après, en tant qu'artiste et humain, quand j'ai vu l'ampleur que ça a pris, je me suis de suite dit que ça ne pouvait pas être seulement à cause de moi, que le problème était plus profond. C'est un mal-être qui est vraiment sociétal, et si ça fait autant de bruit, c'est parce que les gens avaient besoin de remettre sur la table le problème du racisme ordinaire et de la stigmatisation décomplexée. A partir de là, je me suis dit que je n'allais pas prendre l'année sabbatique que j'avais prévue, et j'ai commencé à écrire des choses. Cet événement-là a quand même débloqué une écriture plus "consciente". Je me suis dit que je n'allais pas chercher que le rire, ni être esclave de cette fameuse règle du stand-up avec un rire toutes les 7 secondes. Non, parfois, faire un rire toutes les 7 secondes t'empêche de dire des trucs intéressants. Je me suis dit que j'allais écrire un spectacle dans lequel je vais privilégier le fond à la forme. Et c'est peut-être quelque chose que je n'aurais pas fait s'il n'y avait pas eu cet élément-là. Avant, pour moi, il fallait que le spectateur sorte les côtes pliées en quatre, peu importe s'il y avait certaines facilités ou de gros raccourcis. Le but était d'arriver au rire.

Justement, Paul Taylor nous disait dans son interview qu'il y avait de grandes différences culturelles sur le stand up, avec des Français qui peuvent aller voir des humoristes qui racontent des choses sans sans forcément rire toutes les cinq secondes, chose inimaginable dans les pays anglo-saxons.

Oui c'est vraiment cette mécanique du stand-up importée des Etats-Unis, dans les Comedy Clubs, où il y a vraiment un chrono qui prend en compte les rires, parce que pour eux c'est un peu une sorte de discipline. Alors que nous, nous sommes dans un pays de lettres, un pays de bars, où on aime donner son avis, même quand on n'en a pas !

Tu as donc voulu te libérer de ces règles du stand up...

Oui, j'ai voulu en sortir, vraiment. La promesse, c'est un one-man show drôle, parce que c'est mon métier, mais on ne va pas faire que rire. Si on peut réfléchir, si on peut mettre l'accent sur des choses du quotidien qui nous dérangent, c'est cool. Et moi je me suis permis de me dire "si pendant une minute ça ne rigole pas, ce n'est pas grave, suivez-moi, on va aller ailleurs".

Tu disais que tu avais commencé directement à réécrire. Comment s'est déroulé le processus ? On peut imaginer que tu avais naturellement pas mal de choses à raconter...

Oui c'est exactement ça, c'est allé très vite parce que le spectacle commence par le sketch sur l'affaire de Nice. C'est le seul qui avait été écrit en amont. Il a été écrit juste après l'affaire, c'est un peu ma réponse. Il faisait 5 minutes, donc c'est devenu mon point de départ et une sorte de fil rouge. C'est vrai que dans l'urgence émotive on écrit beaucoup plus vite, et beaucoup mieux. Ce fut différent de tous mes autres spectacles. Souvent, pour écrire, comme tous les stand-uppers, je fais 5 minutes et je teste dans tous les comedy clubs. Quand elles sont bonnes, je les stocke, puis je colle à nouveau 5 minutes... Et là non, je me suis lancé un challenge un peu fou. En février ou mars, j'ai dit à ma productrice que j'avais envie de remonter sur scène. Elle m'a dit "OK" et on a booké le Point-Virgule pour août. Donc dès février, je savais qu'au mois d'août je devais avoir un spectacle béton. Et plus ça avançait, plus je me demandais si j'avais eu raison. Finalement, ça a payé.

Tu as appelé ton spectacle Ensemble donc, parce que tu trouves que la société devenue trop individualiste, qu'on ne se rend plus trop compte qu'il y a des êtres humains juste à côté de nous. Peux-tu nous expliquer ce point-là ?

Oui, c'est malheureusement un truc très symptomatique de notre époque, on est dans tellement de problématiques, tellement de recherche, tellement d'urgence, qu'on n'a pas de temps pour les autres. C'est ce qui crée le communautarisme, on reste trop dans ce qui nous divise. Je prends souvent l'exemple des gilets jaunes : ce sont des gens qui ont manifesté pendant presque un an, et pendant cette année, leur discours n'était pas sur les divisions, il n'était pas sur ce qui nous divise. Ils parlaient d'une seule chose : le pouvoir d'achat, avoir une vie meilleure, pouvoir sortir avec ses enfants, pouvoir avoir des loisirs, c'est ça qui est vital. Pour tout le reste, on perd notre temps dans des divisions qui sont parfois menées par les élites qui tentent de diviser le peuple. Et en fait, ça semble un peu enfantin, mais ensemble on peut faire de grandes choses. Quand j'ai eu mon affaire, c'est triste de dire ça, mais le soutien que j'ai eu m'a surpris. Des anonymes, des stars, des politiques (même le Président !), des journalistes, tout le monde a relayé ça. Je me suis senti porté sur un nuage, et je rêverais que toutes les personnes discriminées puissent être portées de la même façon. C'est grâce à cette force que j'ai pu écrire ce spectacle. Mais malheureusement, quand on prône l'unité ou ce genre de choses, on passe souvent pour des naïfs, des gens candides, des rêveurs, mais c'est la réalité : ensemble, tout est possible !

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Question un peu bateau, mais du coup pour toi, l'humour est-il le meilleur moyen pour faire passer des messages sérieux comme la discrimination ou le racisme ?

Oui, clairement. L'humour est le meilleur moyen parce qu'il prend des angles un peu... dérobés, l'humour n'est pas frontal. Là où un politicien viendrait dire "aimons-nous les uns les autres", même si c'est vrai, il y a un côté un peu suspect, ça sonne trop premier degré. Avec l'humour on va te préparer le terrain avec plein de blagues, mais au fond si tu es réceptif, tu captes mieux le message.

Aujourd'hui, on est dans l'ère du trop plein d'information, c'est-à-dire qu'on a du mal à digérer l'information, à digérer le flux continu, donc je pense que l'humour fait encore office de soupape de décompression. Et dans toute l'information qu'on a, si tu regardes bien, il y a de l'humour partout. De Twitter à Internet, Instagram, même les politiques, les journalistes font de l'humour. L'humour est vraiment, je pense, l'un des remèdes à tous les maux de la société. Et c'est cool que je fasse ce métier, parce ce que je pense qu'il ne disparaîtra jamais. Pour deux raisons : un, les gens n'ont toujours pas compris qu'ils peuvent le faire eux-mêmes chez eux (rires) : peut-être qu'un jour, s'ils le comprennent, on sera au chômage. Et deux, la société va très mal. Et plus elle va mal, plus elle a besoin d'humour. Je me rappelle quand il y a eu la crise financière, il y a quelques années, les deux secteurs qui avaient fait un boom, c'était le luxe et l'humour. Plus ça va mal, plus les gens consomment du luxe et plus les gens ont besoin de rire.

Vu de l'extérieur, tu as un peu une image d'électron libre dans l'humour français, par rapport à d?autres qui fonctionnent un peu en "crew". Comment te situes-tu ?

C'est vrai que je ne suis pas affilié à un crew. Je suis un artiste qui fait ce métier depuis quand même assez longtemps, donc j'ai navigué dans tous les crews, j'ai créé des affinités avec tous ces artistes mais je ne me suis jamais arrêté dans un d'entre eux, comme le Comedy Club par exemple. Je les connais tous, j'aime bien être en connexion avec tout le monde, mais je n'aime pas trop non plus tout ce qui est marques, labels, familles?

Oui, on a l'impression que tu traces ta route...

Oui c'est ça, mais je suis au contact de tous les humoristes. Je crois que je suis l'un des rares qui connait vraiment tout Paris. Je suis en bons termes avec tout le monde mais c'est vrai que je n'ai pas eu d'affinités de travail qui m'ont conduites à monter un crew. J'ai mon pote Bun Hay Mean, qui est vraiment celui avec qui je pourrais faire équipe, on est souvent ensemble, on fait beaucoup de choses, mais j'aime bien voir ce métier avec du recul.

Tu n'es pas du genre à travailler ton réseau quoi...

Non, malheureusement, c'est l'une des cartes que je n'utilise pas, alors qu'elle est une pourtant essentielle dans ce métier. Le réseautage, savoir coller avec les bonnes personnes, aller dans les bonnes soirées, c'est un truc que je n'ai jamais su faire. Donc je ne compte que sur mon talent (rires), ainsi qu'un facteur qu'on ne maîtrise pas : la chance. Vraiment, je ne sais pas réseauter, je suis nul. Ce n'est même pas une critique, il y a des gens qui savent le faire et c'est une part du métier, une partie importante. 50%, c'est ce que tu donnes sur scène et 50%, c'est savoir sentir qui va faire quoi, ou ça se passe, et pour ça je suis vraiment nul.

On sait que tu es quelqu'un de curieux : malgré ton emploi du temps chargé, tu as encore l'occasion de t'octroyer quelques sorties culturelles, hors stand up ? Si oui, lesquelles ?

J'aime bien les concerts, les expos aussi, et j'aimerais bien aller voir Plaidoiries. Il faudrait que je trouve le temps parce que je n'ai entendu que du bon sur ce spectacle-là, j'apprécie bien le concept. Et sinon, en ce moment, avec le peu de temps que j'ai, je vais au cinéma. C'est, je crois, la sortie que je préfère, après l'humour.

Depuis la rentrée tu t'essaies aussi à un autre exercice, avec la présentation de La France a un Incroyable Talent, La Suite. C'est quelque chose qui te plait ? Cela t'apporte-t-il quelque chose pour tes spectacles ?

Je ne crois pas que cela m'apporte grand chose en humour, mais à l'inverse, je crois que l'humour me sert dans l'animation. Étant humoriste, je prends cet exercice avec beaucoup de recul et j'amène une touche différente d'un animateur "normal". Et c'était ma condition, j'ai dit à M6 que je n'étais pas animateur et que j'allais donc venir comme un humoriste, et ils m'ont dit que c'est ce qu'ils voulaient. Donc j'ai une certaine liberté qui fait que je ne me sens pas vraiment dans un rôle d'animateur. Je suis au contact d?artistes, de personnes, je ne suis pas enfermé dans un studio en train de faire des lancements. Pour l'instant je n'ai pas encore le recul pour vraiment me dire que je suis animateur. C'est un exercice nouveau que je prends avec beaucoup de plaisir. C'est intéressant !

Sugar Sammy, tu le connaissais déjà ?

Oui je le connais très bien, c'est un pote de longue date, on s'est connus en 2008 à Montréal. Il est très fort, il a bien trouvé sa place dans l'émission. Il est cinglant, cynique, cassant et il faut toujours un méchant dans un jury. Comme il n'est pas français il s'en fout lui !

Pour finir, que peut-on te souhaiter pour 2020 ?

En 2020, je vais d'abord continuer mon spectacle, faire une belle tournée. Je commence aussi à toucher un peu au cinéma, sans oublier des projets d'écriture, et pourquoi pas la télévision ! Et puis je me souhaite aussi une bonne santé parce que plus je fais de choses, plus je vieillis et plus je me rends compte que la santé est importante. Je souhaite aussi continuer mon métier à mon rythme, je n'ai jamais été un sprinteur, j'ai toujours été un mec qui va à son rythme, et je ne compte pas changer.


Réservez vos places pour Ensemble, le nouveau spectacle de Donel Jack'sman, en ce moment à l'affiche de la Comédie de Paris.

Texte : Hugo Ferrandis / Photos : @ladegaine_