ÉVEILLER TOUTES
LES IMAGES DU MONDE
Alexander Neef
Directeur Général de l'Opéra de Paris
En cette année marquée par les 150 ans de la Tétralogie de Richard Wagner et la programmation de deux Festivals Ring à l'Opéra national de Paris, l'une des questions posées par Le Crépuscule des dieux (Götterdammerung) résonne particulièrement : sommes-nous au crépuscule d'un monde ou à l'aube d'une nouvelle ère ? En allemand, « dämmerung» signifie aussi bien « crépuscule » que « aube», entretenant le doute, mais laissant aussi place à l'espoir.
Qu'ils soient réels ou fictionnels, les personnages des nouvelles productions lyriques de cette saison nous ressemblent : malmenés par l'Histoire, affectés par les décisions des puissants, le monde agit sans eux mais sur eux. Dans Miroir de nos peines, l'invasion allemande conduit des milliers de Français sur les routes de l'exode, parmi lesquels la jeune Louise, l'héroïne principale de la nouvelle création du compositeur Hèctor Parra. Dans Perle noire, Joséphine Baker, en butte à la discrimination, quitte les États-Unis pour trouver meilleur accueil à Paris. Dans Idomeneo, les dieux ordonnent au roi de Crète de tuer son fils. Fuir la guerre, revenir de guerre, s'émanciper: questions éternelles. Mais le temps n'est plus, comme au temps de l'opera seria, au deus ex machina. Pour nous déterminer, il nous faut trouver les solutions en nous-mêmes.
Face à ces incertitudes, la « ruse » des Grecs reste toujours valable : représenter sur scène la passion, la violence, la folie, le paroxysme, nous aide à mieux nous en libérer, voire à nous pacifier. Et quoi de plus ancien, primitif, nécessaire, que produire des sons, chanter, danser ?
Ces instincts les plus élémentaires, ces manifestations les plus spontanées et universelles de l'expression humaine, s'incarnent à l'Opéra - certes modelés par des siècles de technique. Mais oublions codes et conventions ! Ce que nous voyons et entendons sur scène n'est que la traduction d'un besoin ancestral et vital.
Pour donner vie aux nouvelles productions lyriques, j'ai souhaité croiser les générations et les esthétiques. Fidèle compagnon de route de l'Opéra, Robert Carsen livre un Werther renouant avec l'essence du roman de Goethe, Wajdi Mouawad éclaire Idomeneo de son amour de la tragédie grecque, Mariame Clément met en scène la création mondiale Miroir de nos peines, Calixto Bieito poursuit son exploration de la Tétralogie avec Le Crépuscule des dieux avant de céder la place à l’événement : le Festival Ring. Pour ses débuts à l'Opéra de Paris, Louisa Proske offre une lecture stimulante de Don Giovanni tandis que Victoria Sitja revisite La Dispute de Marivaux à l'aune de la musique de madrigaux pour le spectacle de l'Académie, Ce qui brûle en silence.
Témoignant de sa volonté d'ouverture, José Martinez fait entrer au répertoire des pièces emblématiques de l'esthétique néoclassique telles que Vers un pays sage de Jean-Christophe Maillot ou Nocturnes de Thierry Malandain, mais aussi des pièces marquées par la physicalité, l'expressivité voire la théâtralité, comme Boléro X de Shahar Binyamini, Busk d'Aszure Barton ou Schmetterling de Sol León et Paul Lightfoot. Du côté des créations, Lucinda Childs signe une nouvelle œuvre, Cathy Marston explore la figure de George Sand tandis que Johan Inger propose sa lecture contemporaine de Giselle. Autant de propositions, de visions et de styles permettant aux Étoiles, Premières Danseuses, Premiers Danseurs et Corps de Ballet de s'épanouir dans leur art. Le Junior Ballet n'est pas en reste avec un spectacle de cinq pièces au Palais Garnier, sans oublier l'École de Danse qui, en plus de son Spectacle annuel mêlant différents répertoires, accueille la quatrième édition du Gala des Écoles de Danse du XXI siècle.
Fidèle à sa vocation, l'Opéra national de Paris poursuit son travail de formation et de transmission. En plus du souffle vivifiant apporté par la Troupe lyrique et les artistes et artisans de l'Académie, cette saison est marquée par la création de notre Maîtrise qui s'ajoute aux orchestres de jeunes au sein d'ADO - Apprentissage de l'Opéra. Destinée aux enfants à partir de 11 ans souhaitant s'initier aux arts de la scène grâce à une pratique vocale et musicale intensive, elle contribue à faire rayonner l'art lyrique auprès de tous les publics.
Je remercie les forces vives de la Maison, artistes, techniciens, personnels administratifs pour leur travail et leur investissement quotidiens, ainsi que le ministère de la Culture, nos mécènes et nos partenaires pour leur fidèle soutien.
«Un monde se révèle à nos yeux». Cette phrase de Werther, qui traduit notre ambition pour la saison 26/27, exprime à merveille la puissance de l'Opéra : celle d'éveiller toutes les images du monde par la grâce des notes, des corps et des mots.